un autre mot que E. a écrit le 14 novembre 2015

Pas un bruit. Quelques voitures dans les rues. Je marche vers les hauteurs. Je veux voir. Je veux voir ce qui reste après cette nuit d’effroi. Je veux la voir de loin, puisque que je ne peux y pénétrer. La ville. La ville existe-t-elle encore ? Au bout de la ligne d’horizon je vois des immeubles, des tours, Montmartre toute blanche, Montparnasse inscrite de chiffres, la Tour eiffel inébranlable qui se dessine dans le gris du ciel. Tout est là encore. Comment est-ce possible ? Tout est là flottant dans le silence et la bruine. Etat d’urgence.

J’aperçois enfin des oiseaux qui volent, leurs petites silhouettes noires percent le ciel. Ils s’enivrent du vent léger, tournent, vont et viennent, sans bruit. Alors que immobile je me fonds. Je me fonds dans ce décor de gris, dans le tableau de cette ville fantôme qui apparaît sous mes yeux et me fait face. La ville comme jamais, comme jamais aucun grand peintre n’a su la peindre. Je sais que bientôt le décor va se brouiller, qu’il y aura un moment où mes yeux ne pourront plus regarder ce tableau aussi sereinement qu’avant, une menace plane encore, la ville devient floue, les larmes coulent. Etat d’urgence. Je cherche dans les recoins de ce tableau qui a perdu toutes ses couleurs quelques signes de la vie qui grouille, quelques signes de la vie qui se dilue dans toutes les artères de la ville comme dans celle de mon corps, le sang a coulé sur les trottoirs mais pourtant il en reste encore dans mes veines car j’ai pu venir jusque sur les hauteurs. Une femme s’est accoudée comme moi à la balustrade et contemple la ville amputée. Nous ne sommes plus que des fantômes traquant un signe de la vie, des êtres errants longeant le cimetière américain, luttant pour que notre regard ne se tourne pas vers les croix mais vers la vie. Je ne suis plus qu’un être errant, guettant le moindre signe de ville, je suis venue là malgré l’état d’urgence qui a fermé les salles de spectacles, les cinémas, les musées, les gymnases, qui a fermé nos cœurs pour mieux s’y recueillir, je veux sentir la vie au dehors.

Etat d’urgence. Vivre ! Vivre encore. Vivre malgré tout. Vivre dix petites secondes encore. Pour ceux qui sont partis. Pour ceux qu’on va enterrer. Pour ceux qui se sont faits massacrés parce qu’ils ont osé porter la liberté à bout de bras. Vivre pour ne pas mourir avec eux. Pour ne pas voir le rouge inonder le tableau. Pour encore un peu contempler le vol des oiseaux. Vivre comme état d’urgence.